CHAPITRE II

Armé d’une paire de petits ciseaux, Roméo Tarchinini, devant une glace de sa salle de bains, se livrait à une tâche délicate, chaque matin recommencée, et qui constituait à égaliser les pointes de ses moustaches, à supprimer tout poil indiscipliné avant de passer d’un doigt léger la touche de cosmétique qui transformerait cet ornement pileux en une sorte d’objet d’art, hors du commun et du temps. La sonnerie du téléphone, en se déclenchant, faillit amener un désastre, et il s’en fallut d’un souffle que, sous l’effet de la surprise, le commissaire ne tranchât une branche ascendante de sa moustache. Pâle d’émotion, Roméo dut se cramponner un instant à la toilette pour se remettre avant d’aller décrocher l’appareil :

— Pronto ? Qu’est-ce qui se passe ?

— On vous parle, signor.

— Je l’espère bien ! Il ne manquerait plus que vous ayez manqué de me défigurer pour le seul plaisir d’entendre ma voix !

— Pronto ! Signor commissaire ?

— Tarchinini, à l’appareil...

— Zampol.

— Ma qué ! Inspecteur, qu’est-ce qui vous prend, de m’alerter au petit matin ?

— Petit matin ? Il est tout de même neuf heures et demie !... Vous vous souvenez de ce beau bersaglier que les trois filles désiraient expédier dans un autre monde ?

— Oui... et alors ?

— Vous disiez que vous auriez aimé le rencontrer ?

— D’accord.

— Eh bien ! il vous espère, en ma compagnie !

— Par exemple ! Où êtes-vous donc, tous les deux ?

— A la morgue...

Comme frappé de la foudre, Tarchinini demeura paralysé un moment, puis il déclara d’une voix sans timbre :

— J’arrive !

Il raccrocha lentement. Si on lui donnait rendez-vous à la morgue, c’était pour lui montrer un cadavre, et du moment que Zampol lui parlait au téléphone, c’était donc le bersaglier qui tenait le rôle du gars allongé dans la chambre froide... Décidément, ces Piémontais ont une manière bien à eux de plaisanter !...

Sans trop savoir pourquoi, sans parvenir à analyser la nature de la soudaine amertume lui emplissant le cœur, le commissaire Tarchinini acheva sa toilette. Ainsi, c’en était fini, de ce beau garçon qui mettait tous les cœurs féminins en émoi... Zampol n’avait pas spécifié de quelle manière le bersaglier avait trouvé la mort. Mais, s’il s’était agi d’un suicide, ou d’un accident, l’inspecteur ne l’aurait pas alerté. Il fallait obligatoirement penser au meurtre. Tout en s’habillant, Tarchinini ne parvenait pas à croire qu’une des petites lui ayant rendu visite ait pu commettre un crime. Tout en lui se révoltait à cette idée. Des exubérantes, sans doute, mais pas des criminelles ! Il en était si troublé qu’il en oublia de déjeuner et se précipita en taxi vers le macabre rendez-vous où l’attendaient Alessandro Zampol et le plus beau des bersagliers.

 

 

A voir la figure de l’inspecteur, on devinait qu’il savourait une sorte de revanche. Il accueillit Tarchinini avec un sourire d’une hypocrisie parfaite.

— Eh bien ! signor commissaire.,, encore une histoire d’amour conduisant à un crime et à la justification de vos théories !

— Pas d’idées préconçues, Zampol... Où est-il ?

— Si vous voulez me suivre ?

Tout en conduisant le commissaire à travers les couloirs où régnait une température donnant des frissons à Roméo, l’inspecteur commentait :

— J’ai donné des ordres pour que cette mort soit tenue secrète au moins jusqu’à midi... Les journaux n’en parleront que dans leurs éditions du soir. Cela nous permet de nous retourner.

L’inspecteur se rengorgea, avant de poursuivre :

— Excellente initiative, Alessandro !

— Vous vous rendez compte, signor commissaire, que ces charmantes enfants étaient moins naïves, que vous ne vous le figuriez et qu’elles n’ont guère tenu compte de vos avertissements ? Qui sait ? C’est peut-être la meurtrière qui vous a si gentiment embrassé, eh ?

— Parce que vous connaissez déjà le coupable ? On va vite, à Turin, à ce que je vois ?

— Nous autres, Piémontais, comme nous manquons d’imagination, nous ne compliquons pas les choses. Nous nous contentons de raisonner et de traiter simplement les problèmes simples.

Tarchinini s’arrêta pile.

— Zampol, il y a combien de temps que vous appartenez à la Criminelle ?

— Une dizaine d’années, à peu près... Pourquoi ?

— Et, en dix ans, vous n’avez pas encore compris qu’il n’y a aucune affaire humaine qui puisse être dite simple ? Que celles apparemment les plus simples se révèlent les plus compliquées ?

— En admettant, ce n’est pas le cas pour celle-ci !

— Qu’en savez-vous ?

Sans se soucier de sa réponse, le commissaire repartit et, bientôt, ils arrivèrent à la chambre froide où, sous un drap blanc, reposait Nino Regazzi. Le gardien salua Tarchinini, qui ne lui prêta pas attention, ce qui vexa profondément le brave fonctionnaire que Zampol congédia :

— Laissez-nous, Casarotti...

Le bonhomme s’écarta. Roméo souleva le drap masquant le bersaglier et considéra longuement le fin visage au profil impeccable. Pensif, il murmura :

— C’est vrai, qu’il était beau, l’animal...

— Et c’est de cette beauté excessive qu’il est mort, en somme ?

— Peut-être... La blessure ?

L’inspecteur dénuda la poitrine du cadavre et montra, juste à la hauteur du cœur, une fente étroite.

— On a frappé avec une sûreté de main exceptionnelle !

— Quelle arme ?

— Un poignard, je suppose.

— Pas retrouvé ?

— Non, enfin pas celui dont le meurtrier s’est servi.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’auprès du cadavre, on a ramassé un couteau-poignard tout neuf et sans la moindre empreinte... et dont la lame ne correspond absolument pas à la blessure.

— Curieux, hé ?

— Très curieux...

Tarchinini examina la plaie, qui avait à peine saigné.

— Hémorragie interne... Jamais vu de poignard avec une lame aussi fine...

— Couteau de femme, vraisemblablement !

Le commissaire haussa les épaules.

— Essayez donc de raisonner comme vous le prétendez, d’après ce que vous voyez et non selon ce que vous pensez être la vérité, Zampol, eh ?

Zone de Texte: IEnsuite, sous le regard d’abord incrédule, puis légèrement flottant et, enfin, complètement effaré de l’inspecteur, Roméo se pencha sur le mort dont il tapota amicalement la joue, tout en lui chuchotant :

— Alors, cette fois, c’est fini, mon beau bersaglier ? Sans doute as-tu trop tiré sur la corde, eh ? Les filles, il n’y a rien de mieux, mais il n’y a pas non plus de pires embêtements... Tu aurais dû te méfier. Tu n’es pas le premier à qui ça arrive. Bien sûr, tu me diras que ce n’est pas une consolation... Maintenant que tu as réintégré le monde des gens raisonnables, des morts sans fantaisie, il faut que tu nous aides à dénicher celui ou celle qui t’a assassiné, eh ? Tu nous as pas laissé un signe, un début de piste, quelque chose, enfin, qui nous mettrait sur la voie ? Tu ne veux tout de même pas que ton meurtrier, s’en tire facilement, eh ? On n’a rien trouvé d’intéressant dans ses poches, Zampol ?

Arraché à sa stupeur, l’inspecteur bégaya :

— N... n... non...

L’excuse d’Alessandro Zampol tenait à ce qu’il ignorait l’habitude du commissaire Tarchinini de parler aux morts et, pour quelqu’un de non averti, il y avait là quelque chose d’assez surprenant pour désorienter un Piémontais logique et de raison froide. Roméo recouvrit délicatement le visage du bersaglier et décréta :

— On rentre au bureau.

 

 

Les « victimes » de Nino Regazzi avaient quitté leur quartier de San Alfonso pour se rendre à leurs lieux de travail. Tosca décrépait une chevelure rebelle. Valeria découpait les premières tranches de mortadelle de la journée, Isa tapait les lettres du courrier de onze heures, Elena pesait une livre de polenta et Stella encaissait le prix de deux espressi. Luciano, le fiancé d’Elena, se mettait à sa tâche de plombier, il souffrait d’un violent mal de tête, et Angelo, le frère de Stella, manœuvrait le rabot sur son établi de menuisier. Lequel ou laquelle d’entre eux – si Zampol avait raison – savait que le plus beau des bersagliers n’était plus de ce monde ?

Dans son bureau, sous l’œil critique de son assistant, Tarchinini lisait le rapport médico-légal. Quand il eut terminé, il resta un moment silencieux, puis, sans élever la voix :

— Avez-vous pris connaissance des observations et conclusions du médecin légiste, Alessandro ?

— Evidemment !

— Rien ne vous a particulièrement frappé ?

— Ma foi... non. L’heure du crime est située un peu avant minuit, mais ce n’était pas sorcier à deviner, puisque Regazzi avait une permission de minuit et qu’on l’a trouvé aux abords de sa caserne.

— Quelle peut être la solde d’un bersaglier ?

— D’un bersaglier ?... Il n’est pas question de solde, mais de prêt... Disons vingt, vingt-cinq lires par jour...

— Ce Regazzi n’était pas un garçon fortuné, n’est-ce pas ?

— Assurément, non.

— Alors comment expliquez-vous que, dans son bol alimentaire, on ait repéré de la bécasse, des ris de veau et du champagne ? De toute évidence, ce garçon s’est offert un fameux repas avant de mourir, et, pourtant, il ne possédait pas un sou sur lui.

— Il peut avoir été victime d’une attaque visant uniquement à le dépouiller ?

Tarchinini ricana :

— Et ça vous embêterait bien, eh ? Parce qu’il ne serait plus question, de pourchasser, les petites... Mais, rassurez-vous : il peut encore avoir tout dépensé... à moins qu’on ait voulu nous inciter à croire qu’il s’agissait d’un crime sordide... Seulement, le meurtrier a oublié de prendre la montre que Regazzi portait au poignet et qui est en or. On peut penser, dans ces conditions, qu’il ne visait qu’à tuer et, que le meurtre commis, il n’a songé qu’à fuir. Envoyez donc des agents faire le tour des restaurants de luxe avec la photographie du bersaglier. Il ne devait pas y avoir de la bécasse à la carte de tous les hôtels de Turin, hier soir ?

— D’accord, signor commissaire, mais... cela nous apprendra quoi ?

— Zampol, pour se payer un dîner pareil, il fallait que notre bersaglier ait eu pas mal d’argent, ou qu’on l’ait invité. S’il était seul, il faudra savoir d’où venait cet argent. S’il était accompagné, j’aurai plaisir à rencontrer celui qui partageait son repas.

Lorsque Zampol eut donné ses ordres, Tarchinini se leva.

— Alessandro, je vais m’offrir un tour à San Alfonso de ’Liguori, où parmi l’élément féminin le bersaglier exerçait ses charmes.

— Mais, signor commissaire, vous n’y connaissez personne.

— Chez nous, en Vénétie, inspecteur, quand on veut savoir ce qui se passe dans un quartier, on s’adresse au curé... Avec votre permission, c’est ce que je compte faire.

— Je vous accompagne ?

— Non, Alessandro. Je préfère que vous vous rendiez aux endroits où travaillent les trois petites qui nous ont rendu visite, et vous les cuisinerez pour essayer de deviner si elles ont, ou non, trempé dans la mort de Nino Regazzi,

— Entendu, signor commissaire !

Une telle joie – et mauvaise – vibrait dans la réponse du policier que Roméo l’arrêta.

— Zampol.,.

— Signor commissaire ?

— Vous détestez ces filles, n’est-ce pas ?

— Si, signor commissaire !

— Pourquoi ?

— Parce que ce sont des femmes !

— Reconnaissez que ce n’est quand même pas de leur faute ?

— Mais ce qui est de leur faute, c’est d’avoir une tête sans cervelle, un cœur sec et de ne penser qu’à elles, sans se soucier de ceux qui vivent autour d’elles, pour elles...

Alors, brusquement, Tarchinini eut pitié. Il s’approcha de son adjoint et, lui tapant affectueusement sur l’épaule :

— Vous avez dû en voir de rudes, vous, eh ?

— Si, signor commissaire.

— J’ai cru comprendre que vous étiez veuf ?

— Si, signor commissaire.

— Et la mort...

Zampol l’interrompit violemment, parce que, sans même qu’il s’en rendît bien compte, tout son mal lui sortait du corps, un mal qui le rongeait jour après jour, nuit après nuit.

— La mort n’efface rien !

Il se laissa retomber sur sa chaise et se mit à parler comme dans un rêve.

— Si vous aviez connu ma Simona, vous n’auriez pas pu vous empêcher de l’aimer... Quand je l’ai rencontrée, elle atteignait juste ses dix-huit ans, et moi vingt-cinq... Petite, fragile, avec de grands yeux naïfs... Enfin, celle que nous souhaitons tous rencontrer un jour... Nous nous sommes fréquentés un an... Ses parents étaient épiciers. Ils se sont fait tirer l’oreille pour me la donner, tant ils jugeaient que personne ne se révélait digne d’elle... Enfin, nous nous sommes mariés, et, sitôt qu’elle a été ma femme, elle a changé du tout au tout. Moi, je ne rêvais que de foyer tranquille, avec des bambini à élever. Elle, elle ne songeait qu’à sortir et ne voulait pas entendre parler d’enfant. Notre existence a été un enfer jusqu’au jour où elle s’est tuée dans l’auto d’un garçon avec qui elle était vraisemblablement plus que bien. Je suis veuf, en effet, signor commissaire, et je n’ai même pas le triste plaisir de pouvoir pleurer ma femme !

L’inspecteur Zampol se tut, d’abord parce qu’il était arrivé au bout de son récit, ensuite parce qu’en voyant le visage ruisselant de larmes de son interlocuteur, il se sentit profondément ému. Il n’aurait jamais cru qu’un jour quelqu’un prendrait autant de part à son malheur... Oubliant la hiérarchie policière, il n’était plus qu’un homme qui, en un autre homme, découvrait un frère. Il serra le bras de Tarchinini.

— Merci, de m’avoir si bien compris...

— Ce n’est pas sur vous que je pleure, Zampol... mais sur elle, la pauvre petite !...

— Sur elle ? Après ce que je vous ai raconté ?

— Et qu’est-ce que vous m’avez raconté, Alessandro ? Que cette délicieuse Simona n’a pas goûté auprès de vous l’existence qu’elle espérait, eh ? Dans ces conditions, quel est donc le coupable ?

Outré, l’inspecteur se dressa :

— Signor commissaire...

— Elle ne voulait pas de bambini ? Elle avait raison !

— Elle avait... ?

— Parfaitement ! Raison, Alessandro ! Parce que les bambini, pour qu’ils soient beaux, il faut les faire dans la joie, dans le bonheur et elle, poverella, elle ne l’était pas, heureuse... Elle vous aurait donné un petit tout jaune, tout grognon, tout laid comme les enfants conçus dans le regret !

Alessandro éclata :

— Alors, vous trouvez qu’elle agissait bien en me trompant ?

— Non, je ne peux pas dire qu’elle agissait bien, mais elle avait des excuses !

— Si votre femme vous trompait, vous l’excuseriez ?

Roméo regarda son sous-ordre en écarquillant les yeux.

— Ma qué ! Alessandro, ma Giulietta n’a aucun motif de me tromper ! Je l’aime, elle m’aime, nous avons les plus beaux enfants du monde...

— Mais, tout de même, si, malgré tout cela, elle vous trompait, vous l’excuseriez ?

— Sûrement !... Notez, inspecteur, que je la tuerais peut-être avant, mais, de toute façon, je lui pardonnerais... Allez, Zampol, sortez-vous toutes ces vilaines histoires de la tête !

— Je ne peux pas !

— Eh bien ! une autre vous les sortira ! Zampol, allez interroger ces trois jolies filles et... qui sait si l’une d’elles ne vous fera pas oublier Simona et vous donnera les bambini dont vous avez tellement envie ?

— Oh !

Le visage violacé, la bouche grande ouverte, les yeux à moitié sortis de leurs orbites, l’inspecteur Zampol restait figé devant Tarchinini qui, gentiment, s’enquit :

— Quelque chose ne va pas, Alessandro ?

L’inspecteur aspira une prodigieuse quantité d’air avant de s’écrier :

— Vous m’insultez, signor commissaire !

— Je vous insulte ? Ma qué ! Comment ça, je vous insulte, Alessandro, eh ?

— Vous vous moquez de mon malheur ! Vous donnez raison à l’impudique ! Vous prenez parti contre moi, un fonctionnaire ! Vous m’envoyez en mission avec des sous-entendus qui sont une injure à mon honneur de policier ! Si vous n’étiez pas commissaire !...

Doucement, Roméo remarqua :

— Mais je suis commissaire, ce qui me permettra de rester en vie, si vous le voulez bien ? Alessandro, je n’ai encore jamais rencontré un Italien de votre espèce... Vous me rappelez un peu mon gendre... mais, lui, c’est un Indien, un Américain ; il n’a pas eu la chance, comme vous, de naître dans le plus aimable pays du monde, le nôtre ! Voulez-vous mon avis, Alessandro ? Vous êtes un veinard !

Zampol n’eut pas la force, devant cette opinion qui était la goutte d’eau faisant déborder le vase, d’émettre autre chose qu’un râle assez horrible. Tarchinini n’en tint aucun compte.

— Reprenez-vous, Alessandro... Quoi que vous fassiez, quoi que vous racontiez, l’amour finira par triompher, et je serai le parrain de votre premier garçon... ou alors c’est que vous ne seriez pas digne d’être Italien ! En attendant, filez interroger Tosca, Valeria et Isa... Vous avez noté où elles travaillent ?

Hors de lui, l’inspecteur hurla, plus qu’il ne dit :

— Oui, je vais aller près de ces garces ! Oui, je vais les interroger ! Et elles seront bien inspirées de me répondre franchement et je veux être pendu si je n’en ramène pas au moins une avec les bracelets au poignet !

Sur le moment de sortir, Roméo se retourna et, dans un sourire :

— Je ne suis pas contre cette méthode, Alessandro, parce que, sans- vous en rendre compte, vous vous en prendrez à celle qui vous plaira le plus... celle qui, un jour, en échange de vos menottes, vous passera la bague au doigt !

 

 

Le commissaire parti, l’inspecteur mit un assez long moment à retrouver son sang-froid et, selon une méthode qui n’avait rien d’original, il commença par dévider un interminable chapelet de jurons, puis cassa deux crayons, déchira une vingtaine de papiers, jeta son chapeau au sol et le piétina. Il l’eût mis en morceaux s’il ne s’était souvenu à temps qu’il l’avait payé trois mille lires ! Dans sa cervelle en feu, Simona et Tarchinini ricanaient en se donnant la main.

Benito Zoppi, directeur de la Criminelle, un homme placide, aimait son métier, ses collaborateurs, et passait pour être doué d’une intuition exceptionnelle. C’est lui qui avait demandé la venue de Roméo Tarchinini à Turin, car son collègue de Vérone lui avait longuement parlé, au cours d’un déjeuner, de l’extraordinaire commissaire et de ses non moins extraordinaires méthodes. Parmi ses collaborateurs, Zoppi éprouvait une estime particulière pour Alessandro Zampol, dont la neurasthénie  – depuis son malheur – l’inquiétait. Il savait Zampol excellent policier, mais il craignait que son humeur ne finisse par déteindre sur son comportement dans l’exercice de son métier. Cette sympathie que le directeur nourrissait envers le veuf fit qu’il accepta immédiatement de le recevoir lorsque le planton entra pour lui annoncer que l’inspecteur sollicitait la permission de l’entretenir au sujet d’une question de service. A l’agitation du policier, au tremblement de ses mains, le directeur comprit tout de suite qu’Alessandro se trouvait sous le coup d’une émotion exceptionnelle.

— Qu’est-ce qui se passe, Zampol ?

— Signor directeur... Signor directeur...

Tellement nerveux, l’inspecteur, qu’il en bégayait, incapable de former une phrase.

— Asseyez-vous donc, pour commencer... Là... et, maintenant, si vous me confiiez le but de votre visite ?

— Le commissaire Tarchinini...

— Ah !...

Benito Zoppi ne parut pas autrement affecté, car, par ce qu’il savait du Véronais, il s’attendait à des incidents de ce genre.

— Il est fou !

— Vraiment ?

Lâchant les vannes de son indignation, Alessandro raconta la réception des trois jeunes filles, la veille, dans le bureau, et le coup du baiser. (Le directeur porta, à cet instant du récit, la main devant sa bouche, pour que l’autre ne le vit pas sourire.) Son scandaleux numéro à la morgue, devant le cadavre du bersaglier, la manière insultante dont il s’était conduit à son égard en prenant parti pour la morte infidèle...

Benito l’interrompit :

— C’est vous qui lui aviez raconté votre histoire ?

— Si, signor... Je me l’imaginais compréhensif ! Et tout ce qu’il a trouvé à me dire, c’est qu’il plaignait Simona de n’avoir pas trouvé auprès de moi ce qu’elle était – paraît-il – en droit d’attendre !

— Et alors ?

— Alors, signor directeur, je vous prie de me remplacer auprès du commissaire Tarchinini, ou d’accepter ma démission !

Zoppi ne répondit pas tout de suite, et quand il s’y décida, ce fut sur un ton grave et tranquille :

— Vous n’ignorez pas, Zampol, que je vous tiens pour un policier plein de qualités ?

L’inspecteur opina de la tête.

— Je n’en suis donc que plus à l’aise pour vous dire que je n’accepte pas votre démission et que Vous resterez auprès du commissaire Tarchinini.

— Ma qué ! Signor directeur...

— Je n’accepte pas votre démission, Alessandro, parce qu’un soldat ne déserte pas en pleine bataille ! Vous êtes en train, si je ne m’abuse, de rechercher l’auteur du meurtre de ce bersaglier dont on a découvert le cadavre cette nuit ?

Zampol haussa les épaules et ricana avant de répliquer :

— Avec les méthodes du commissaire Tarchinini, nous ne risquons pas de mettre la main sur le meurtrier de Nino Regazzi !

— Vraiment ?

— Signor directeur, elles sont venues dans notre bureau nous confier leur intention d’assassiner le bersaglier, et, au lieu de les arrêter, le commissaire Tarchinini leur a conté fleurette, les a caressées et maintenant il me prédit que j’épouserai l’une d’entre elles !

Le directeur se promit de rencontrer au plus tôt Roméo, pour avoir quelques éclaircissements sur la manière dont il conduisait son enquête. Pour l’instant, il lui incombait de rassurer l’inspecteur.

— Contrairement à votre opinion, Zampol, je suis persuadé que le commissaire Tarchinini enverra devant les juges celui ou celle qui à tué le bersaglier.

— En parlant avec les morts ?

— Et pourquoi pas, eh ?

— Ma qué ! Signor directeur ! Les morts !...

— Zampol, dans toutes les histoires dont vous vous occupez, il y a des morts... et des morts pas très jolis... Pourquoi les craindriez-vous ? Le commissaire Tarchinini essaie d’entrer dans la familiarité des victimes qu’il n’a pas connues de leur vivant... et puis après ? Chacun a ses habitudes, et seul le résultat compte. Je souhaite pour vous que vous connaissiez le succès de celui dont vous voulez vous séparer, au lieu de profiter de ses leçons !

— Je vous affirme, signor directeur, que je ne peux plus resta : près de lui !

— Vous y resterez pourtant, Zampol, car Tarchinini est un homme dont la bénéfique influence vous ramènera parmi nous, nous, dont vous vous êtes écarté depuis votre malheur. Réfléchissez bien à ce que je viens de vous dire, Alessandro, je fais confiance à votre intelligence. Bonsoir.

 

 

Dans sa sacristie de San Alfonso de ’Liguori, dom Marino établissait ses comptes de la semaine et constatait qu’il lui faudrait, le dimanche suivant, du haut de la chaire, secouer ses paroissiens pour les inciter à se montrer un peu plus généreux envers leur pasteur. Le malheur tenait à ce que les Turinois ne croyaient pas tellement à l’enfer, et dom Marino se demandait anxieusement quelle sorte de sombre tableau il aurait intérêt à peindre à ses ouailles afin de les inciter à desserrer les cordons de leur bourse, lorsque Angela, sa vieille gouvernante, se présenta pour lui annoncer qu’un homme curieux souhaitait lui parler.

— En quoi est-il curieux, Angela ?

Le front de la bonne femme se plissa sous l’effort qu’elle tentait pour s’exprimer le plus clairement possible. Elle n’y arriva point et haussa les épaules, découragée :

— J’sais pas... Il ressemble pas à quelqu’un de chez nous.... en tout cas pas de ce temps !

— Que veux-tu dire par-là, ma bonne Angela ?

— On dirait le préfet, la fois où il est venu chez nous, en 1913.

Chez nous, c’était un petit village piémontais du côté de Crissolo, au pied du mont Viso. Angela ne comprenait pas grand-chose dans l’ordinaire de l’existence, mais elle possédait une mémoire étonnante et vous parlait d’événements futiles vieux d’un demi-siècle comme s’ils s’étaient déroulés la veille et eussent eu une importance mondiale. Dom Marino aimait bien Angela. Il ne nourrissait aucune illusion sur son intelligence, mais il se disait plein de respect pour son étonnante faculté de tout se rappeler.

— Allons, va me chercher cet individu d’un autre âge, Angela...

Le prêtre souriait en songeant aux étranges fantasmes encombrant l’esprit de sa servante, mais, à la vue de son visiteur, il eut un haut-le-corps. C’est vrai qu’il semblait sortir tout droit du début du siècle, avec ses guêtres, ses moustaches et son gilet de piqué blanc.

— Don Marino ?

— Lui-même, signor... signor ?

— Tarchinini... Roméo Tarchinini... Roméo, comme le jeune homme qui mourut à Vérone pour avoir trop aimé sa Giulietta !

Dom Marino leva la main.

— Vous savez, signor, les amours profanes n’intéressent ni mon sacerdoce, ni mon âge, à moins que ce ne soit pour veiller à ce qu’elles se développent dans un climat voulu, approuvé par Notre Seigneur. Que puis-je pour vous, signor ?

— Me donner l’adresse d’une jeune fille, que je tiendrais beaucoup à rencontrer sans trop de témoins, vous me comprenez ?

Le prêtre répliqua sèchement :

— Je crains de trop bien vous comprendre, signor ! Et c’est à moi ! A moi, que vous osez vous adresser ? C’est... c’est monstrueux !

Tarchinini, qui ne s’attendait pas à cette réaction, flotta un instant.

— Pourtant, à Vérone, j’agis toujours ainsi ?

— Assez, signor, vous blasphémez ! Vous jetez l’opprobre sur mes confrères de Vérone ! Je vous prie de sortir ! Et estimez-vous heureux que je n’appelle pas la police !

Alors, Roméo s’emporta :

— Ma qué ! Padre ! Pourquoi appelleriez-vous la police, puisque je suis là, eh ?

— Justement parce que vous êtes là, signore ! Sortez !

Tarchinini n’était pas d’un naturel tellement patient, et plus encore quand il ne comprenait pas.

— On m’avait dit que vous autres, Piémontais, vous étiez un peu fêlés parce que vous vivez trop près des montagnes, mais je n’aurais jamais cru que ce fût à ce point-là !

Dom Marino se redressa de toute sa taille – qu’il avait grande et d’une maigreur ascétitique – pour toiser ce petit bonhomme replet.

— Si vous ne me respectez pas, signore, respectez au moins la robe que je porte, ou je vous traîne devant le commissaire !

— Ma qué ! par San Zeno, c’est moi, le commissaire !

Ce fut au tour du prêtre, de rester interloqué.

— Qu’est-ce que vous me chantez là ?

— Tarchinini, détaché à la direction de la Police criminelle de Turin ! Et c’est en cette qualité que je vous demande d’aider la justice, en me fournissant l’adresse que je vous ai réclamée !

— Pourquoi ne me l’avez-vous pas appris plus tôt, eh ?

— Quoi ?

— Que vous étiez policier ?

— C’est un oubli, padre, et je m’en excuse.

— Vous êtes tout excusé, signor commissaire. Asseyez-vous et confiez-moi ce que vous attendez d’un prêtre pas tellement écouté de ses ouailles ?

— Je cherche une jeune fille dont je ne me rappelle que le prénom... Stella ?

Dom Marino pinça son nez entre son pouce et son index, et se mit à le tirer, signe chez lui d’une grande perplexité.

— Vous savez que des Stella, il doit y en avoir plusieurs dizaines dans ma paroisse ?

— Peut-être, padre, mais je pense que toutes ne se laissaient pas faire la cour par Nino Regazzi, le bersaglier ?

— Ah !... Il s’agit de Stella Dani !

— Je vois que vous êtes au courant, dom Marino ?

Le prêtre leva les bras au ciel.

— Au courant, signor commissaire ? Dites que ce bersaglier, il m’empêche de dormir !... Mais, qu’est-ce que j’ai pu faire au Bon Dieu pour qu’il ait lâché un pareil dom Giovanni sur mon troupeau ? Lui, le Seigneur, il les connaît mieux que moi, ses filles, et il sait qu’elles ne sont pas de force... Depuis que ce bersaglier a mis les pieds chez moi, signor commissaire, elles sont comme folles, ces idiotes ! C’est toutes les semaines, ou presque, qu’il y en a une de ces écervelées qui vient me supplier de parler au bersaglier pour le convaincre de se laisser prendre dans les liens du mariage ; seulement, il m’évite, ce monstre ! Mais, avec Stella, je ne le laisserai pas se sauver ! Il lui a donné un petit, et il l’épousera ! S’il refuse, j’irai le chercher par la peau du cou et je l’amènerai de force jusqu’au pied de l’autel !

— Non, padre.

— Non ?... Vous ne me connaissez pas, signor commissaire !

— Vous ne pouvez plus aller chercher le beau bersaglier là où il est, dom Marino...

— Vraiment ? Et où est-il donc, je vous prie ?

— A la morgue.

— Doux Jésus !... Voulez-vous dire qu’il... qu’il est...

— Tout ce qu’il y a de plus mort, dom Marino... mort d’un coup de poignard au cœur.

Le prêtre eut un long gémissement qui résonna lugubrement dans la sacristie.

— Pauvre garçon... Ça devait lui arriver, dans ce temps où les impies et les violents font la loi ! Nous prierons beaucoup pour qu’ils aient pitié de lui, là-haut... Quand je pense qu’hier soir, il avait cet air faraud... le malheureux ! Il ne se doutait pas que la mort le tenait déjà par l’épaule...

Feignant de ne pas attacher beaucoup d’intérêt à la question, Roméo sollicita des précisions :

— Parce que vous l’avez rencontré hier soir, padre ?

— Le hasard... Quand il m’a vu, il a essayé de filer, mais c’était trop tard ! Je désirais lui parler de Stella, justement... Il a été lâche, signor commissaire, lâche comme l’homme qui fuit ses responsabilités... et vil, aussi, car il a déclaré qu’il donnerait à Stella autant d’argent qu’elle en voudrait, pour qu’elle le laisse tranquille, bien sûr... Il a eu de la chance que son frère ne l’ait pas entendu !

— Son frère ?

— Angelo, le frère de Stella.

Et, n’y voyant point malice, dom Marino raconta à Tarchinini l’incident ayant mis aux prises Angelo et Nino. Doucement, le policier s’enquit :

— C’est grave, ce que vous m’apprenez là, padre, eh ?

— Grave ? Ma qué ? Pourquoi, ce serait grave ?

— Angelo menace Nino de le tuer à... six, sept heures du soir et... à minuit, on trouve Nino poignardé...

— Vous n’insinuez tout de même pas que c’est Angelo Dani qui a assassiné le bersaglier ? Je connais Angelo depuis sa première communion ! C’est le plus brave garçon de toute la paroisse !

— Tous les criminels ont commencé par être de braves garçons, à un moment ou à un autre. Où habitent les Dani, padre ?

— Via Levanna... au 179... mais vous n’allez pas ?...

— Seulement me renseigner, padre... Vous, vous pensez au petit communiant que vous voulez protéger... moi, je pense au bersaglier étendu sur une table de marbre, et... et ce n’est gai ni pour vous, ni pour moi.

Dom Marino tendit la main à Tarchinini.

— Excusez-moi, mais, en dépit de mon âge, je n’arrive pas à accepter la laideur des hommes... Angelo ne s’est pas marié pour veiller sur sa sœur... Risible, n’est-ce pas ? et pour rester aux côtés d’une vieille tante, une ancienne institutrice à moitié folle qu’il refuse de mettre à l’asile... Les parents sont morts il y a longtemps... Oui, un brave garçon, signor commissaire.

— Mais un garçon qui aimait bien sa sœur et, plus encore, l’honneur de la famille, eh ?

Dom Marino hésita, puis, dans un souffle :

— Je le crois.

 

 

Alessandro Zampol était toujours d’une humeur exécrable, lorsqu’il entra chez Ometto, dans la via Barbaroux. Un individu à la chevelure frisée, aux gestes gracieux, s’élança vers lui avec la légèreté d’une ballerine.

— Signor ! signor ! Nous ne nous occupons pas des hommes ici, grand distrait !

Le policier regarda son interlocuteur, avec dégoût avant de grogner :

— Je m’en serais doute, rien qu’à vous voir !

L’autre rougit et se rebiffa :

— Vous venez pour m’insulter, eh ?

— Je viens pour parler à une nommée Tosca Fiori !

— Tosca n’a pas à recevoir des amis pendant ses heures de travail !

Zampol avança une figure menaçante :

— Parce que vous vous imaginez que je suis un de ses amis ?

Le coiffeur le regarda, inquiet, et balbutia :

— Non, signor... non... je... je ne le... le pense pas... Qu’est-ce... que vous lui vou...lez à Toto... Tosca ?

Alessandro lui mit sa plaque sous le nez.

— Police !

— Police ?... Ma qué ! Tosca n’est pas...

— Témoignage !

— Ah ! bon... Per favore, passez par ici ; je vous l’envoie tout de suite, signor inspecteur...

Tosca fit irruption dans la petite pièce où le policier l’attendait.

Toujours aussi vive, aussi effrontée, elle attaqua :

— Qu’est-ce que c’est que cette... Oh ! je vous reconnais, vous !

— Aucune importance ! Asseyez-vous en face de moi, là...

— Mais je suis en train de...

— Je vous ai dit de vous asseoir !

Visiblement, la jeune fille n’était pas habituée à ce qu’on lui parle sur ce ton.

— Non, mais dites donc ? Pour qui me prenez- vous ? Je n’ai pas de temps à perdre avec un grossier personnage de votre espèce !

— Taisez-vous !

La violence du ton brisa son assurance. Quant à Zampol, il lui semblait qu’il prenait sa revanche sur Simona ressuscitée.

— Ne m’obligez pas, signorina, à vous emmener à mon bureau !

— Et de quel droit m’y amèneriez-vous ? Ce n’est pas parce que vous êtes un flic, que vous pouvez...

— Je crois vous avoir déjà ordonné de vous taire, signorina Fiori ? Où, étiez-vous, hier soir ?

— Ma qué ! En quoi ça vous regarde, eh ?

Zampol se leva.

— Puisque vous le prenez sur ce ton, signorina, je vous embarque !

— Vous m’embarquez ? Moi ?

Tosca empoigna un miroir à main qui se trouvait sur la table et, le levant au-dessus de sa tête, ne cacha pas son intention de l’abattre sur celle du policier qui, sans perdre son calme, ajouta :

— Pour vous expliquer au sujet d’un meurtre...

Le mot arrêta l’élan de Tosca et son bras retomba sans force.

— Meurtre ?... Vous m’accusez de meurtre ?...

— Vous n’êtes pas accusée, mais soupçonnée.

— Vraiment ?

Le sang de Tosca se remettait à bouillir.

— Dieu vivant ! Des hommes comme vous, je ne sais pas ce que j’en ferais !

— Des cadavres, peut-être ?

— Ma qué ! Qu’est-ce qu’il a, celui-là, avec ses cadavres ? Qui donc j’aurais tué, à votre avis ?

Il la fixa bien dans les yeux, avant de lâcher :

— Le bersaglier Nino Regazzi.

Il eut l’impression qu’elle vacillait sous le choc, mais qu’elle ne le croyait pas.

— Ce... ce n’est pas vrai...

— Il a été assassiné hier soir, vers minuit, d’un coup de couteau.

Alors, la fière, la provocante Tosca Fiori ne fut plus qu’une petite fille écrasée par le chagrin. Elle se laissa tomber sur une chaise, murmurant :

— Nino... Nino... Nino...

L’inspecteur sut alors que celle-là n’avait rien à voir dans le meurtre du bersaglier, et il éprouva quelque gêne dans la manière dont il s’était conduit. Il se leva.

— Excusez-moi, signorina... Je ne me doutais pas que... enfin, je veux dire que si... oh ! et puis, que vous l’appreniez comme ça, ou autrement... eh ?

Tosca ne lui répondit pas, tout entière plongée dans un monde secret où, seuls, Nino et elle avaient accès. Elle ne vit pas sortir le policier.

 

 

Tarchinini frappa longuement à la porte des Dani avant d’entendre une voix cassée lui ordonner d’entrer. Il poussa la porte, et se trouva dans une pièce propre, pauvrement meublée, et qui devait servir tout à la fois de salle de séjour et de chambre à coucher. Une vieille femme, très correctement vêtue, la chevelure blanche parfaitement peignée, regardait Roméo Tarchinini, du haut du fauteuil qu’elle occupait. Le commissaire s’inclina fort courtoisement, car il tenait à l’étiquette, mais avant qu’il eût prononcé un mot, l’aïeule demanda :

— Encore en retard, eh ?

Le commissaire, que peu de chose parvenait à dérouter, resta cependant coi, trop surpris pour répondre. Son interlocutrice en profita pour ajouter :

— Comme je te connais, tu seras encore allé commettre quelque polissonnerie, eh ? Fais voir tes mains !

— Pardon !

— Fais voir tes mains, ou je te flanque tout de suite une fessée !

Il n’y avait pas loin d’un demi-siècle qu’on avait promis sa dernière fessée à Roméo Tarchinini et, sur le coup, il se demanda s’il ne rêvait pas. Le curé d’abord... cette vieille ensuite... c’était beaucoup !... Machinalement, il tendit ses mains à la vieille femme, qui les examina scrupuleusement et parut satisfaite.

— Ça va... Tu as eu raison de les laver. Est-ce que tu as appris tes leçons ?

Cette situation grotesque ne pouvait s’éterniser. Le commissaire se reprit :

— Ecoutez, signora, il doit y avoir un malentendu et...

— J’en étais sûre ! Qu’est-ce que tu auras encore inventé pour essayer d’excuser ta paresse, eh ? Plus paresseux que toi, je n’en ai jamais vu, tu entends ? Jamais ! Va au coin immédiatement !

— Mais, enfin, signora...

— Va-tu aller au coin, ou s’il faut que je t’y conduise ?

Et, brusquement, Tarchinini se souvient de ce que lui avait confié le prêtre : une tante, ancienne institutrice, à moitié folle... Roméo se dirigea vers l’angle de la pièce qu’on lui désignait, mais, avant d’y arriver, et d’avoir fait volte-face, une voix posée demandait :

— Je vous prie de m’excuser, signor, je ne pense pas vous avoir vu entrer ?

Roméo sursauta, croyant à l’apparition d’un tiers, mais non, ils n’étaient toujours que tous les deux, la vieille et lui, et c’était la folle qui parlait. Incrédule, il répondit :

— J’ai déjà eu l’honneur de vous saluer, signora.

— Ne m’en tenez pas rigueur, signor, je vous prie, mais je suis sujette à des absences... Que puis-je pour vous ?

Folie à éclipses...

— J’aimerais parler à votre nièce, Stella ?

— Elle n’est pas encore rentrée, mais elle ne tardera pas... Voulez-vous me tenir compagnie, en l’attendant ?

— Mais très volontiers.

— Alors, asseyez-vous près de moi et...

— Et ?

Roméo vit le visage son hôtesse se métamorphoser. On eût dit qu’on retirait de dessus ses traits une sorte de gaze grise. Un air de jeunesse l’animait tout d’un coup. Elle empoigna une règle, dont elle menaça Tarchinini.

— Et maintenant, récite-moi ta table de multiplication ! Et tâche de ne pas te tromper, sans ça, gare à tes doigts !

 

 

En gagnant la via Meucci pour y interroger Valencia Bellato, l’inspecteur Zampol ne se sentait pas complètement dans son assiette. Il ne pouvait chasser de son esprit l’image de Tosca, frappée de plein fouet, par la nouvelle de la mort du garçon qu’elle aimait. A cause de cette Tosca, Alessandro se mettait à songer à sa Simona avec moins d’amertume que d’ordinaire. Peut-être après tout, était-il responsable de quelque chose dans la mésentente qui avait brisé leur ménage ? A peine cette idée l’eut-elle effleuré qu’il s’en indigna, conscient de la justesse de sa cause. Illogique, comme tous ceux qui ont mauvaise conscience, Zampol confondait maintenant dans une même hostilité Tosca la désespérée et Roméo Tarchinini, le philosophe de la joie de vivre. Néanmoins, pour ne point risquer une nouvelle bévue, il se promit d’interroger Valeria avec tout le ménagement dont il serait capable.

Dans la charcuterie Fabris, les demoiselles de magasins, pimpantes et fraîches, rendaient plus appétissantes encore les marchandises offertes à la clientèle dans une profusion de papiers découpés et de fleurs multicolores. Zampol repéra tout de suite la paisible Valeria, occupée à débiter de la mortadelle en tranches fines pour un homme qui suivait l’opération d’un œil attentif. Une des jeunes, filles demanda au policier ce qu’il désirait.

— Parler à Valeria Bellato,

— Ma qué, signor, à cette heure-ci, ce n’est pas possible, eh ?

— Pour moi, tout est possible, signorina. Police !

Nettement troublée, elle planta là l’inspecteur et s’en fut parler à l’oreille d’une matrone qui s’affirmait une réclame vivante pour ses produits. Cette dame charcutière ne daigna pas quitter la caisse, où elle trônait telle une Junon régnant sur un Olympe de saucisses, de pâtés et de jambons, et se contenta d’expédier l’émissaire vers Valeria qui, tout de suite, regarda l’inspecteur Zampol et lui sourit comme à une vieille connaissance. Si elle avait tué le bersaglier, elle ne paraissait vraiment pas affectée par son crime. Alessandro la vit quitter sa place et disparaître derrière une petite porte. La jeune fille à qui il s’était adressé, vint le chercher et le conduisit auprès de Valeria dans une sorte de resserre où la commise coupait du salami, cette fois, mais toujours en rondelles très fines. A croire qu’elle ne savait pas faire autre chose !

— Vous désirez me parler, signor inspecteur ?

— Oui. ... Ne pouvez-vous vous arrêter ?

— La signora Fabris n’aime pas que nous perdions notre temps.

— Vous avez une grande habitude du couteau, n’est-ce pas ?

— Depuis cinq ans, bientôt...

Se rappelant la réaction de Tosca, Alessandro se demandait comment lui apprendre la mort du bersaglier. Régulière comme un métronome, Valeria découpait le salamis sur un rythme que rien ne semblait capable de troubler.

— Signorina Bellato... Vous aimiez bien Nino Regazzi ?

— Non.

— Ah !... pourtant... hier...

— C’est une folle de Tosca qui nous a entraînées dans cette démarche idiote... Isa et moi, on ne sait rien lui refuser, à Tosca. Nino, j’ai cru un moment qu’il souhaitait me marier, mais le soir du cinéma, j’ai compris...

— Vous ne pensez plus à lui avec colère ?

— Non... Sur le moment, j’ai été plus vexée que peinée... Mais Tosca et Isa sont beaucoup mieux que moi et si c’est vrai qu’il a un petit avec Stella, je n’ai plus rien à voir dans la course, eh ?

— Plus personne n’a plus rien à voir dans la course, comme vous dites.

— Je ne comprends pas ?

— Nino Regazzi est mort.

C’est à peine si le rythme du découpage marqua un léger fléchissement. Elle coupa une dizaine de tranches, avant de remarquer :

— Comment est-il mort ?

— Poignardé...

— Ah !.... Pauvre Nino... Nous, on prétendait qu’on voulait le tuer, mais c’était pour rire... Peut-être qu’une autre, dont il se sera moqué aussi, ne lui a pas pardonné...

— Où avez-vous passé la soirée d’hier, signorina ?

La question ne la troubla pas.

— Chez la signora Vetuzzi, où nous préparons la fête de San Alfonso. J’y suis restée jusqu’à minuit. Loretta Bongioli m’a accompagnée chez moi.

Par principe, Zampol nota les noms et les adresses des gens qu’on lui citait, mais il était certain d’avance que l’alibi de Valeria s’affirmerait indiscutable. Il ne lui restait plus qu’à rencontrer Isa Folco.

— Bonsoir, signorina et... bonne chance !

Elle ne répondit pas. En sortant, Alessandro la regarda continuer à couper mécaniquement ses tranches de salamis sur lesquelles, toutefois, il vit tomber une larme.

 

 

Depuis qu’elle se savait enceinte, depuis surtout qu’elle s’était heurtée à l’abominable égoïsme de Nino, Stella n’avait plus le cœur à rire, mais lorsqu’en poussant la porte de l’appartement elle vit ce monsieur qui, menacé par la règle de la tante Pia, récitait en s’appliquant sa table de multiplication, elle ne put se tenir et fut prise d’un fou rire dont l’éclat rendit son esprit à la malade, qui s’exclama :

— Ma qué ! Stella, en voilà des manières ? Et vous, signor, qu’est-ce que vous fabriquez à mes pieds, ou presque ? D’abord, par où êtes-vous entré ? Je ne vous ai pas remarqué.

Un peu calmée, Stella se précipita vers Tarchinini.

— Oh ! signor, excusez-nous... excusez-moi... mais jamais encore je n’avais rencontré d’élève comme vous... Je. vous expliquerai pour ma tante...

Cette dernière regimba :

— Qu’est-ce que tu prétends expliquer, Stella ? S’il y a des explications à donner, c’est moi que cela regarde, et personne d’autre !

Roméo, bien décidé à exprimer vertement son opinion, se tut, subjugué par le charme émanant de Stella. Une blonde assez frêle, avec de grands yeux. Ce coquin de bersaglier n’avait pas dû éprouver grand mal à la séduire. Le genre de ces filles qui croient tout ce qu’on leur raconte. Stella prit sa tante sous le bras et l’obligea à se lever.

— Venez jusque dans la cuisine, zia mia[6]... Il faut que vous me donniez un coup de main pour le repas, autrement Angelo ne sera pas content !

— Un bon garçon, Angelo...

Sur cette remarque, la tante Pia s’en fut au fourneau et aux casseroles. Stella referma la porte sur elle.

— Signor, je vous prie encore de nous pardonner... mais la pauvre femme...

— Je sais, signorina... Signorina Dani, eh ? Stella Dani, eh ?

— Si, signor... C’est à moi que vous désiriez parler ?

— Avec votre permission, signorina.

La jeune fille convia le commissaire à s’asseoir. Ce dernier, qui la trouvait de plus en plus à son goût, commençait à sentir s’évanouir sa sympathie pour le beau bersaglier incapable de se rendre compte du trésor qu’il avait découvert ! Roméo ne pensait plus du tout au meurtre qu’il était chargé d’élucider, ni que celle prenant place en face de lui avec les gestes attentifs d’une jeune ménagère soucieuse de ses vêtements avait peut-être tué un homme. Redevenu l’amoureux, qu’en vérité, il ne cessait jamais d’être, Tarchinini – sans la moindre arrière-pensée, seulement pour le plaisir de parler d’amour, de s’émouvoir, de s’exalter – entreprenait de faire la cour à une Stella quelque peu surprise par le flot de paroles que déversait ce signor d’allure bizarre et qui, en dépit de son attitude, paraissait un brave homme.

— Signorina, tout à l’heure, la poveralla zià m’a rendu ma jeunesse en me prenant pour un de ses élèves d’autrefois, et vous, Santa Madona, quand vous êtes entrée, j’ai cru voir entrer une fée !

— Une fée, signor ? si j’étais une fée, je réussirais des miracles...

— Ma qué ! Vous en avez réussi un !

— Moi ?

— Vous m’avez rendu mes vingt ans !...

Stella se demandait si cet inconnu lui faisait ou non la cour ? En tout cas, il ne s’y prenait pas du tout comme Nino... Cependant, il était impensable que cet homme soit entré chez elle pour lui débiter toutes ces histoires !

— Mais, signor...

Tarchinini eut un rire de gorge ressemblant à un roucoulement.

— Je vous ai troublée, mon enfant ? Je suis impardonnable, parce que je me connais ! Et je devrais prendre garde à ce que je dis, mais, que voulez-vous, c’est plus fort que moi : quand je rencontre de jolies filles, il faut que je leur parle d’amour ! Alors, je leur mets du vague à l’âme, au point qu’elles souhaiteraient toutes partir à mon bras, ma qué ! C’est un rêve... rien d’autre qu’un rêve... Reprenez-vous, mon enfant... Roméo Tarchinini n’ignore pas la différence entre le réel et l’irréel... Ces vingt ans que vous me rendiez, je n’ai pas le droit de les garder... Et puis, je ne suis pas libre ! Roméo Tarchinini est enchaîné par l’amour à sa Giulietta et j’ai six enfants, dont une fille aussi jolie que vous !

Stella Dani commençait d’avoir peur. Elle s’interrogeait sur cet extravagant qui, par ses propos, paraissait aussi fou que la tante Pia. D’abord, que voulait-il ? Pourquoi tantôt lui faisait-il la cour et tantôt lui parlait-il de sa famille ? Il fallait qu’elle s’en débarrasse avant l’arrivée d’Angelo, qui se montrait de si méchante humeur ces jours-ci. Soudain, elle se dit que son visiteur était peut-être tout simplement un commis-voyageur ayant trouvé ce truc pour l’obliger à l’écouter. Elle se leva à demi :

— Autant vous prévenir tout de suite, pour que vous ne perdiez pas davantage votre temps : je n’ai besoin de rien !

Interrompu au beau milieu d’une tirade dont la poétique simplicité lui humectait les paupières, Roméo s’arrêta pile et dérapa un instant.

— Ma qué ! signorina, pourquoi cette remarque prosaïque ?

— N’êtes-vous pas représentant en quelque chose ?

— Représentant ? Ma foi, si... Je représente bien quelque chose, comme vous le pensez... Carissima ! Est-il possible que vous ayez cru que je glosais sur Roméo et Giulietta pour vous vendre du savon, un aspirateur ou de la cire pour parquet ?

— Mais, alors, qui êtes-vous donc, signor ?

— Je vous le répète depuis un quart d’heure, graziossima ! Roméo ! Je suis Roméo Tarchinini !

— Et vous représentez quoi ?

— La loi ! Bellissima...

— La loi ?

— Je suis commissaire de police.

— Dio moi !... Un policier à la maison ? Pourquoi ?

— Ça... c’est le plus délicat... C’est au sujet du bersaglier.

Tout de suite, elle se montra inquiète.

— Nino ?.... Qu’est-ce qu’il a fait ?

— C’est-à-dire que lui... Mais, procédons par ordre. Je me suis laissé chuchoter, signorina, que vous attendiez un bébé de cet impétueux guerrier ?

Stella rougit.

— C’est lui qui vous l’a appris ?

— Pas précisément... Enfin, mettons qu’il me l’ait confié par l’intermédiaire d’une tierce personne.

— A vous ?... mais pourquoi ?

— Quelle importance, signorina ? Ce qui compte, c’est de savoir si c’est vrai ou non ?

— C’est vrai...

— Et cela ne plaît pas du tout à votre frère Angelo, eh ?

— A moi non plus, signor commissaire, mais je suis sûre que Nino m’épousera. Il ne voudra pas que son fils soit un petit bâtard...

— En tout cas, c’est déjà un petit orphelin.

On eût dit que le sens du mot lui échappait, ou, mieux, qu’elle ne voyait pas en quoi il pouvait s’appliquer à son futur enfant. Elle ne comprenait pas. C’est alors que la tante Pia ouvrit la porte de la cuisine, porta un sifflet à ses lèvres, souffla dedans avec vigueur, avant de crier :

— La récréation est terminée ! Pensez à aller au petit coin avant de rentrer en classe ! Je ne donnerai à personne la permission de sortir !

Et elle disparut aussi rapidement qu’elle s’était montrée. Si sa nièce ne sembla pas attacher la moindre importance à l’incident, il n’en fut pas de même de Tarchinini, qui eut quelque difficulté à se remettre dans l’ambiance dramatique de la scène qu’il vivait. Stella se leva, vint à lui, lui prit la main et pencha son visage blême vers le sien :

— Pour quelles raisons affirmez-vous que mon petit sera orphelin, signor ? Je n’ai pas du tout envie de mourir !

— Je n’ai pas prétendu qu’il serait orphelin de mère... et, dans un sens, ça vaut mieux... du moins à mon idée.

Elle baissa la voix, comme si elle lui confiait un secret :

— Il est arrivé quelque chose à Nino ?

— Oui.

— Quelque chose de... grave ?

— Il n’y a pas plus grave.

— Il... il est... mort ?

— Depuis hier soir, minuit.

Elle ferma les yeux, vacilla et serait tombée si Roméo ne l’avait rattrapée et prise sur ses genoux, comme il eût fait d’une fillette. Le commissaire pensait à Giulietta, son aînée, du temps où elle venait vers lui pour qu’il la cajole, et, sans prêter tellement attention à ses gestes, le commissaire Roméo Tarchinini se mit à bercer la jeune veuve qui sanglotait sur son épaule, la consolant avec les mots dont il se serait servi pour sa fille :

— Là... là... agnellina mia... dolcezza de moi cuore... Ne pleure plus... Pas un homme ne vaut la peine qu’on le pleure, sauf moi... Mais, moi, je suis déjà pris... Le petit, tu te l’élèveras, eh ? Il sera aussi beau que son papa, avec, en plus, la beauté de la mama... Tu te rends compte ? Un vrai dom Giovanni, si c’est un garçon !

Mais Stella, tout entière à son désespoir, n’entendait rien. Secouée de sanglots, elle ne se souciait plus du monde extérieur. Veuve avant que d’être mariée, elle perdait du même moment et l’homme qu’elle aimait et la considération du quartier. Quant au bambino...

Lorsqu’il se trouvait en présence d’une femme plongée dans une détresse aussi totale, aussi profonde, le cœur de Roméo lui remontait dans la gorge pour l’étouffer. Il se mit à pleurer à son tour – ayant la larme facile – et parce qu’il possédait assez d’imagination pour s’identifier à Stella et partager sa peine. Il caressait la nuque de la jeune fille, en murmurant :

— Calme-toi, poverella... Pense au bambino... Tu ne peux pas le nourrir avec des larmes, hé ?... Disgraziata creatura... Il n’y a rien de plus terrible que l’amour, et j’en sais quelque chose !

Et, comme Stella ne se calmait pas, il lui tapota le dos, les reins, l’embrassa sur la joue, tout en lui prodiguant toutes les paroles apaisantes qui lui venaient à l’esprit.

 

 

Dès qu’il entra dans les bureaux de Pradella, dans la via Pio Quinto, l’inspecteur Zampol devina qu’il se passait quelque chose d’anormal. Les secrétaires, les sténographes et les dactylos s’affairaient, courant dans tous les sens, comme les fourmis d’une fourmilière dérangée par un curieux. Personne ne lui prêtant attention, Alessandro attrapa une rousse portant un verre d’eau :

— Signorina...

— Un moment, s’il vous plaît !

Elle voulut se dégager, mais il maintint sa prise.

— Non... Police !

— Hein ?

— Qu’est-ce qui arrive, ici ?

— C’est une de nos collègues qui s’est évanouie et qu’on n’arrive pas à ranimer... Si ça se trouve, Santa Madre, elle est peut-être morte ! Je lui porte un verre d’eau sucrée...

— Si elle est morte, ou sur le point de mourir, ça ne lui fera pas grand effet, eh ?

La fille le toisa avec dégoût.

— Ma qué ! Vous n’avez donc pas de cœur ?

Zampol haussa les épaules.

— J’en ai eu autrefois...

Il la lâcha et elle disparut avec son verre d’eau. Alors surgit un petit bonhomme, apparemment très nerveux, qui commença à crier, augmentant la confusion générale. Il vit le policier, fonça sur lui, dans l’intention évidente de passer ses nerfs sur cet inconnu.

— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?

— Et vous ?

Le petit homme ouvrit une bouche démesurée, ce qui permit au policier de constater l’état assez fâcheux de sa dentition. Puis l’interlocuteur d’Alessandro sauta sur place, trépigna, hoqueta et son manège eut plus de résultat que ses cris et ses menaces, car le ballet des employées se figea comme par enchantement, chacune d’elles contemplant le bonhomme avec le plus vif intérêt. Quant à ce dernier, il hurla à l’adresse de Zampol :

— Sortez !

— Non.

— Non ? C’est ce que nous allons voir !

— C’est tout vu ! Police !

— Hein ?           

— Police ! Vous êtes sourd ?

Subitement calmé, le petit homme changea de ton.

— Et, qu’est-ce que vous désirez ?

— Dire deux mots à Isa Folco.

Ainsi que les mots magiques dans les contes de fées, le nom d’Isa parut redonner vie au ballet des jeunes filles, qui recommencèrent à s’agiter, à gémir, tandis que le petit homme hurlait :

— Ma qué ! Isa Folco, c’est justement celle qui est en train de mourir !

Alessandro Zampol se précipita vers la petite pièce où l’on avait allongé la malade et chassa tout le monde pour rester seul avec elle. En vérité, Isa ne semblait pas du tout vouloir mourir. Simplement, elle s’était évanouie en apprenant la mort de Nino Regazzi, rapportée par une compagne qui venait de l’entendre à la radio. Entre deux sanglots, elle confia au policier sa conviction que le bersaglier n’aimait qu’elle et qu’il lui serait fatalement revenu un jour ou l’autre. La philosophie d’Isa relevait de la presse du cœur et des rengaines sentimentales. Dégoûté, l’inspecteur se retira, convaincu tout ensemble de l’innocence d’Isa et de sa sottise.

 

 

En voyant sa sœur sur les genoux d’un individu d’un certain âge et qui la caressait, la baisotait tout en lui parlant d’une voix aux inflexions tendres, Angelo Dani resta un moment sans réaction, puis, se reprenant, poussa un juron qui secoua les vitres et eut pour conséquence immédiate de remettre Stella sur ses pieds et de faire jaillir de la cuisine la tante Pia, qui annonçait :

— Silence ! J’ai entendu ! Angelo, tu me copieras cinq fois le verbe : je suis un enfant mal élevé et qui demande pardon au Seigneur de l’avoir offensé ! Stella, remplace-moi au bureau ; tu me diras comment Angelo s’est conduit !

Elle repartit dans la cuisine, et Tarchinini, qui s’essuyait les yeux, se demandait s’il ne rêvait pas un peu, tandis qu’Angelo menaçait sa sœur :

— Moi, je n’ai pas besoin d’entendre pour voit comment tu te conduis : Afrontata ! Vergogna della famiglia[7] ! Alors, les soldats ne te suffisent pas, prostituée ?

Sous le double effet de l’injure imméritée et du rappel de Nino, Stella poussa un hurlement de désespoir tel qu’on entendit des fenêtres s’ouvrir aux étages supérieurs et inférieurs et des voix qui s’enquéraient : « Qu’est-ce qui se passe ? » « On dirait qu’on égorge quelqu’un ? » « Vous avez entendu, Dona Maria ? »

Angelo marchait vers sa sœur, la main levée, lorsque Tarchinini se dressa entre eux.

— Piano !

D’un revers de bras, Angelo voulu écarter Roméo qui se cramponna à lui.

— Attenzione !

Le garçon s’arrêta, empoigna le commissaire par le revers de son veston.

— C’est vous, signor, qui devrez faire attention si vous ne m’expliquez pas tout de suite de quel droit vous teniez ma sœur sur vos genoux ?

— Du droit d’un père de famille qui console une enfant qui pourrait être sa fille !

Angelo ricana.

— Parce que Stella a besoin d’être consolée ?

Jugeant inutile de répondre, Roméo se contenta de montrer la jeune fille qui sanglotait, appuyée sur le dossier du fauteuil.

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— C’est à cause du bersaglier, Nino Regazzi.

Angelo crispa les poings et, les dents serrées, grogna :

— Celui-là, il serait bien inspiré de venir me demander très vite la main de Stella !

— Il ne viendra pas.

— Ah !... Il vous a chargé de me le dire ?

— Non, mais je suis chargé de vous l’apprendre.

— Je tuerai Nino Regazzi !

— Non !

— Non ? Et qui m’en empêchera ?

— Le fait qu’il est déjà mort, signor.

— Mort ? Nino est mort ?

— Tué d’un coup de poignard, cette nuit, près de la caserne.

Il y eut un silence, pendant lequel Tarchinini observa intensément le visage du garçon. Angelo demanda :

— C’est pour ça qu’elle pleure. ?

— Il y a de quoi, non ?

— Il y a de quoi, en effet ! Parce que le petit qu’elle mettra au monde, qui lui donnera un nom ?

— Vous.

— Vous êtes fou ?

— Pourquoi ? Que vous le vouliez ou non, il s’appellera Dani ?

— Jamais !

— On ne vous demandera pas votre avis, vous savez ?

— C’est ce que nous verrons ! Et d’abord, vous, qui êtes-vous, signor Je-me-mêle-de-tout ?

— Roméo Tarchinini, commissaire à la Police Criminelle.

L’énoncé du titre parut flanquer un coup à Angelo, qui répéta machinalement.

— ... A la Police Criminelle...

— Exactement. Un meurtre nous intéresse toujours. Trouver les meurtriers, c’est notre métier. Vous l’ignoriez ?

— Mais ça n’explique pas pourquoi vous êtes chez moi ?

— Vraiment ?

— Je ne comprends pas ce que vous insinuez ?

— Je n’insinue rien, Angelo Dani ! Je précise clairement : hier soir, vous avez rencontré Nino Regazzi en présence de dom Marino, et vous l’avez menacé de mort s’il n’épousait pas votre sœur. Exact ?

— Vous ne m’accuseriez pas de l’avoir assassiné, par hasard ?

— Si je vous accusais, signor, ce ne serait sûrement pas par hasard. Disons, pour l’instant, que je vous soupçonne d’être le meurtrier de Nino Regazzi.

Avant que Roméo ait pu prévoir l’attaque, Angelo lui sauta à la gorge. Stella hurla de nouveau et la pauvre tante se montra – pareille au coucou sortant de sa pendulette de bois – le visage sévère :

— Angelo ! Quand te décideras-tu à devenir raisonnable ? Ce n’est plus le moment de jouer !